Sur la route de Tokyo …

C’est un grand honneur que de réaliser le premier article pour AlterEcho avec David SMETANINE, et avec le partenariat de Handball Transfert. Si sa candidature de porte-drapeau vient légitimement en regard de son incroyable carrière et de son implication en tant qu’athlète, et plus largement en tant que citoyen, les échanges nourris que nous avons eus ont été des regards croisés sur cette même passion pour le sport, son rôle dans l’éducation et plus largement dans la société, un partage de valeurs et de convictions qui poussent à l’action, laquelle a été éprouvée, par cet athlète, fleuron de la paranatation mondiale, fer de lance du sport paralympique, et plus largement du sport français, car ne l’oublions pas, nos équipes para et valides ne forment qu’une seule et même équipe, même si la désignation des porte-drapeaux n’est pas régie par les mêmes dispositions.


Quand on se penche sur son engagement, on s’aperçoit que le temps lui est un allié précieux pour faire avancer les causes qui lui tiennent à cœur parce qu’il connaît bien les rouages institutionnels pour ambitionner de se rendre utile concrètement et de contribuer à la prise en en compte de l’évolution du quotidien des sportifs et des problématiques auxquels ils sont confrontés, de l’intérieur.

Question de génération et de passion, à travers cette culture sportive commune, des anecdotes nous sont revenues. C’est que, tout comme la musique que je me plais à partager, le sport, c’est aussi un peu de la BO de nos vies, quand on aime, bien sûr, et même quand on n’est pas forcément fan, je crois ! Comme un clin d’œil, David me dit que la première association qu’il a soutenue s’appelait… AlterEcho ! Je trouve cela très opportun et je me dis qu’il n’y a pas de hasard ou alors qu’il fait plutôt bien les choses !

Ce premier entretien pour Alter Echo est donc hautement symbolique et, je dois bien l’avouer, j’ai une crainte qu’il ne soit pas à la hauteur de tout ce que David S. incarne. Il nous amène à découvrir l’athlète mais surtout cet homme passionné, boulimique de travail, qui, au-delà de son palmarès qui a semblé quasi-anecdotique, est surtout attaché à servir les autres. C’est dire l’humilité de cet immense champion, direct et sincère, à l’énergie communicative, au débit rapide, rompu au débat et aux projets, inspiré et inspirant ! J’ai pu lire qu’on ne sortait pas indemne d’un entretien avec lui. Je confirme qu’il est des rencontres qui nous font avancer, une force de caractère et une force de persuasion, tellement il est mu par sa générosité, par son altruisme et par les valeurs qu’il porte et qui le transcende vraiment !


Homme d’action avant tout qui fêtera ses 47 ans à l’automne prochain, ce natif de Grenoble ambitionne d’être l’heureux élu du binôme mixte qui aura l’honneur de représenter la délégation française lors des Jeux Paralympiques de Tokyo. C’est tout le bien que je lui souhaite, convaincue de sa capacité à représenter la France, à fédérer, à porter les athlètes et à transmettre le flambeau, au propre comme au figuré, en vue de la future olympiade dans laquelle il est déjà fort impliqué, pour parachever le travail amorcé il y plusieurs années. Avant de voter, j’espère que vous aurez autant de plaisir que j’en ai eu à partir à sa rencontre.


Bonne immersion !

Vous avez un palmarès incroyable et êtes l’athlète plus le capé de la délégation française pour l’olympiade qui s’annonce. Vous êtes recordman de médailles à égalité avec Assia El’Hannouni. Qu’est-ce qui vous motive alors que vous avez tout gagné ?


Chaque olympiade est différente. Là, j’ai un défi énorme d’aller chercher une dixième médaille olympique !


Comment la crise sanitaire a-t-elle impacté votre préparation pour les Jeux Olympiques de Tokyo 2020 ?


Le premier confinement a été appréhendé comme une pré-prépa. J’ai eu une activité physique pour m’entretenir. La préparation a vraiment commencé à partir du 22 mai. Nous avons pu nager à nouveau et étant un athlète prioritaire en tant qu’athlète de haut niveau, je me suis senti un acteur privilégié par rapport à la situation.


Julien POIRIER, un ancien nageur, entraîneur de natation dans mon club, avec lequel j’avais travaillé sur la phase finale de préparation aux Jeux de Rio car mon entraîneur était déjà sur place pour d’autres athlètes, a pu travailler de façon exclusive avec moi. La Fédération et la direction du club ont pu dégager une enveloppe qui a permis de le faire. En terme de motivation, d’engagement, de contenu, de planification, ma préparation a été mieux organisée, plus professionnelle sur chaque partie, notamment la planification de la natation, les séances, la durée des séances. On est passé de 4/5 séances par semaine de natation à huit. Ma préparation est plus pointue, et en particulier concernant la musculation dont Julien a également la charge. De plus, nous avons eu plus de créneaux du fait du contexte sanitaire et le bassin a été à notre entière disposition.


Avec la dynamique qui s’est construite, plus le report des Jeux qui nous est apparu comme une opportunité, on s’est dit que l’on avait plus de temps que prévu. Avec les objectifs qui étaient annoncés, mais décalés d’un an, on a voulu reconstruire plus intelligemment. Julien a pris les choses très à cœur. Il s’est investi dans mon projet qui est devenu un objectif commun. Avec en plus l’ambition, les résultats se sont ressentis tout de suite à l’entraînement.


Comment vous organisez-vous au quotidien, sur la semaine ?


8 séances par semaine d’une heure quarante-cinq à deux heures.

Lundi  : 2 séances de natation, entrecoupées d’une séance de kiné

Mardi : natation et musculation

Mercredi : natation et kiné

Jeudi : 2 séances de natation

Vendredi : natation et musculation

Samedi : une séance aérobie de deux heures

Qui vous entoure dans votre quête de performance et quelles sont vos échéances avant les Jeux ?


Mon staff est composé d’un entraîneur, Julien dont nous avons déjà parlé. Une nutritionniste définit un programme nutritionnel hebdomadaire personnalisé qui me permet de conserver un poids de forme pour optimiser mes performances. C’est une nouveauté dans ma préparation, un supplément d’âme dont j’ai tiré profit très vite.


Je collabore également avec deux kinés, Alexandre Hugonnard du Centre K2 qui avait été créé par Jean Max Vernet, chef kiné qui était en charge de ma rééducation après mon accident et qui était resté mon kiné. Ce dernier connaissait très bien le sport de haut niveau. Il avait collaboré avec l’EDF de Football, avec le ski, le sport adapté. Il avait une très grosse expérience mais il est malheureusement décédé il y a quelques mois. Alex a été le kiné de l’Equipe de France de Biathlon pendant très longtemps. Je suis également suivi par Léo Agier, un ancien nageur de mon groupe d’entraînement qui, à l’issue de ces études de kiné, avait intégré le cabinet et qui a depuis peu créé avec d’autres associés son propre cabinet, le Pôle. Ce travail de kinésithérapie est un travail nécessaire comme pour tout athlète, mais également en raison de mon handicap. Un ami, ancien nageur, préparateur physique établi à Miami de longue date nous apporte également sa contribution.

Je nage pour le NC ALP'38, une grosse structure, dans un groupe d’entraînement très convivial au sein duquel on partage beaucoup, on rigole. On partage nos contenus, on échange sur la difficulté de l’entraînement. C’est dans ce domaine-là que le sport est roi et c’est très important. On nage également avec un petit groupe de sport adapté que j’entraîne. On côtoie également les triathlètes. Il y a deux prétendants aux JO dont un qui est déjà qualifié Il y a aussi un nageur valide dans notre groupe. Avant les Jeux, je vais participer aux Championnats d’Europe de Funchal, au Portugal et je vais m’aligner sur 100M, 50 M et 200M NL.


NDLR :

David y réalisera 3 quatrièmes places avec 3 bons chronos qui sont surtout des minima B, lesquels lui permettent de valider son précieux sésame pour les Jeux de Tokyo !


Il y aura ensuite un stage avec l’Equipe de France qui permettra d’enchaîner sur les Championnats de France à Limoges. Ensuite, je poursuivrai ma préparation avant de rejoindre l’Equipe de France pour partir au Japon.


Comment en êtes-vous venu à pratiquer la natation ?


J’ai appris à nager très tôt. Mes parents voulaient que je sache nager pour ne pas me noyer. On voyageait pas mal dans le Sud, à la mer. Ma maman est née au Maroc et on allait souvent en Espagne où l’on profitait de la piscine, de la mer. Il fallait que je sois autonome et que je puisse m’amuser. C’était plus une nécessité, comme nous y incitent les textes de loi. Il est important que les enfants puissent apprendre à nager à l’école. J’ai donc pris des cours particuliers et profiter des séances scolaires. C’est aussi le fait d’avoir été entouré par un ami d’enfance dont le papa était directeur de la piscine où je m’entraîne encore aujourd’hui. J’étais en permanence au bord d’une piscine. Cela m’a donné envie, de voir ces garçons grandir, devenir costauds, de les voir nager dehors, tout bronzés.


Après il y a eu un déclic, vraiment, avec les JO de Barcelone en 1992 qui ont été pour moi une révélation ! Le rêve du haut-niveau a commencé comme ça. Des idoles, des gens, pas forcément en natation d’ailleurs. C’est Carl Lewis qui a vraiment été une inspiration pour moi. A Los Angeles, en 1984, j’étais admiratif de son palmarès, de ce qu’il faisait. Pourtant, j’étais tout jeune.

A Barcelone, en 1992, il y a également la Dream Team avec Michael Jordan et l’ovation juste exceptionnelle, la plus belle ovation du monde que j’ai vue pour Magic Johnson, lors de la remise de la médaille d’or du podium. Je l’ai en VHS (rires). C’est un moment historique ! La natation en général. C’était la période de Popov. J’avais déjà une forte culture sportive mais c’est le point fondateur. J’ai des souvenirs plein la tête.


Quand avez-vous pris votre première licence dans un club ?


Tardivement, en fait. J’allais avoir 17 ans. Je me suis dit la compétition, c’est ça que je veux faire. Et puis, il y avait l’olympisme avec ses valeurs. Ce sont clairement celles que je porte, que je défends. C’est l’héritage olympique que j’ai eu, auquel je me suis intéressé. J’ai lu, je me suis documenté, je suis allé visiter le musée olympique à Lausanne, j’ai regardé la TV, on m’a offert des livres. Il y a eu un déclic et après il y a eu une véritable culture derrière, quelque chose de fort. Une véritable passion.

Dans quel contexte familial avez-vous grandi ?


Mes parents m’ont toujours encouragé à faire du sport. J’ai appris plein de choses. En fait, j’ai commencé très jeune par le judo. Mon père aimait bien le sport. J’avais un papa qui nageait beaucoup et qui pratiquait le ski de fond en compétition. Ma maman a été une danseuse pendant très longtemps. Elle appartenait à un ballet. Elle a joué au volley aussi. Elle aimait ça. Ils étaient ouverts sur l’importance de l’éducation par le sport. Ils se sont dit que pour que leur enfant soit épanoui, il fallait l’appartenance à un club, des échanges avec des camarades. C’est super car c’est vraiment comme ça que ça s’est passé !


Le sport, c’est votre résilience ?


J’ai eu mon accident en octobre 1995. Je suis fauché en pleine ascension, en plein rêve de gloire. Cela a été mon choix de nager à nouveau. Avec la natation, j’avais un repère que je connaissais, des automatismes dans un sport pour lequel ce n’est pas négligeable, un moteur pour retrouver mon identité, une branche à laquelle me raccrocher vraiment. Ma rééducation a duré un an et trois mois. A l’été 1996, j’ai eu la chance d’être invité à une cérémonie qui récompensait des athlètes paralympiques médaillés d’Atlanta. Le déclic ! Cela m’a donné un objectif. C’est un élément qui m’a motivé, un beau défi à relever. A chaque pas de ma rééducation, j’ai repoussé mes limites avec l’aide des médecins et du personnel qui m’ont pris en charge. C’est devenu un rêve pour me reconstruire. Je me suis entraîné pour. Mes parents m’ont accompagné, soutenu.


Cela a été salvateur par rapport à mon accident. Au-delà de la rééducation, je voulais redevenir le David que j’étais, qui rêvait des Jeux. Cela a été un moment où j’ai appris de moi : j’ai appris la patience, j’ai appris à être précautionneux, bosseur, à me fixer des objectifs à très long terme. Le facteur chance en entraîne un autre, comme le fait d’avoir été invité à cette cérémonie qui représente un moment spécial pour moi, un petit signe du destin, quelque part, même si je ne vous cache pas que j’ai eu trois semaines difficiles au lendemain de l’accident. Cependant, après, je me suis dit que j’allais y arriver tout doucement. Je ne pouvais pas refuser le combat. Je me suis dit que j’avais eu de la chance dans mon malheur : la moëlle n’avait été sectionnée que partiellement. Je pouvais continuer à faire ce que j’aime, je continuais à progresser et, s’il y avait une forte part d’inconnu, je verrais bien ce qui se passerait. J’y croyais.

Comme un clin d’œil du destin, un an après son accident, David prendra part à sa première compétition handisport le 21 octobre 1996, jour de son anniversaire. Il intègrera l’équipe de France Handisport en 2002 pour sa première participation à un championnat du Monde en 2002. Il participera à ses premiers jeux à Athènes, en 2004 et y décrochera sa première médaille olympique, une médaille de bronze. L’olympiade 2008 à Pékin sera l’année de sa consécration : 2 médailles en or sur 50 et 100M NL, et 2 médailles d’argent. Pour l’anecdote, il décrochera la première médaille d’or de la délégation paralympique ! A Londres, en 2012, il décrochera 3 médailles : 2 en argent et une en bronze. A Rio en 2016, il décrochera une médaille d’argent sur 50M NL.


Il est également détenteur de 4 records d’Europe sur 50, 100, 200 NL et sur le 50 M Dos et de 150 titres de Champion de France, un record ! Il a également été distingué comme Chevalier de la Légion d’Honneur et comme Chevalier de l’Ordre National du Mérite.


Vous êtes un athlète engagé au développement et à la médiatisation du handisport. Vous avez été élu au sein de l’IPC (International Paralympic Committee) qui est l’équivalent du CIO chez les valides, de 2008 à 2012. Vous siégez également à la Commission des Athlètes de Haut-Niveau du CNOSF comme athlète coopté et, également depuis 2008, au Comité Paralympique Sportif Français pour lequel vous briguez un troisième mandat. Vous êtes également membre du Comité des Sportifs constitué de 5 membres de l’Association Française de Lutte contre le Dopage. En 2010, vous vous êtes engagé en politique : vous avez été élu Conseiller régional à la Région Rhône-Alpes et Conseiller spécial du DGS de la Ville de Grenoble. Vous êtes aujourd’hui, comme depuis plusieurs années, Ambassadeur du sport en Isère et de la sécurité routière pour le Préfet de l’Isère. Pour finir, vous êtes parrain et Président d’honneur de la Fondation David Smetanine au Cameroun.

Finalement, cette candidature pour être porte-drapeau semble donner beaucoup de cohérence à votre parcours d’athlète et à une vie de convictions et d’engagements ?

C’est vrai. L’objectif de la campagne est de se faire connaître du grand public, dans un esprit fair play.


Il y a un film collectif et 7 petits clips pour présenter chaque candidat(e) : il y a quatre femmes et trois hommes. Nous portons un grand message commun qui est de contribuer à la promotion et à la visibilité du sport paralympique. Nous, les candidats porte-drapeaux, en sommes en quelque sorte les ambassadeurs, en plus d’avoir un rôle de représentation de toute la délégation paralympique.

Les Jeux, c’est un rêve de gosse quand on est passionné, non ? Porter le drapeau de la délégation, ne serait-ce pas un rêve ultime, la cerise sur le gâteau ?


J’ai l’espoir de pouvoir inspirer la jeune génération et l’envie de lui montrer que je peux transmettre aussi, à l’image d’un Martin FOURCADE, d’un Teddy RINER. C’est ce qui me motive. Ce serait un immense honneur que de représenter les Français, sportifs et non sportifs, de ponctuer ma carrière d’athlète en tant qu’ambassadeur de la délégation française et d’un sport qui représente l’olympisme et le paralympisme, de par son histoire, mais également en tant que sportif au service de ses pairs, au sein des différentes instances nationales et internationales. Ce serait de surcroît une magnifique occasion de faire le pont avec les Jeux de Paris 2024, chantier dans lequel je suis déjà impliqué et échéance qui viendrait clore ma carrière d’athlète passionné et l’investissement qui a été le mien toutes ces années.

Lynda CLAUDE pour AlterEchos by LC